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« Aujourd’hui, le plastic est noble »

Architecte d’intérieur, Roland Volk

Originaire de Strasbourg, Roland Volk s’installe à la Réunion en 1989. Un choix professionnel qui va guider sa carrière d’architecte d’intérieur et l’amener à se diversifier. Réputé pour son franc parler, ce bon vivant se livre sans concessions entre un filet de bœuf bien saignant et un pavé de saumon doré à la crème de vanille.

Teck-Tech : Pourquoi avoir choisi la Réunion en 1989?
Roland Volk : L’Alsace dont je suis originaire n’est pas franchement réputée pour son climat doux et ensoleillé. J’avais promis à ma femme, qui est originaire de Casablanca, qu’un jour nous vivrions au bord de la mer. J’ai tenu parole. Et la Réunion, à l’époque nous avait semblé un bon compromis. Pas trop éloignée de la métropole , (moins que Nouméa et Tahiti), de bonnes infrastructures médicales (ma femme était enceinte), le choix s’est vite avéré judicieux. Après une année sabbatique, je me suis installé à mon compte en tant qu’architecte d’intérieur.
Cinq ans plus tard, j’ai recentré mon activité autour du commerce et monté le magasin « C’est clair » à Saint-Paul. Mon métier a tout naturellement évolué vers un rôle de conseil en décoration, activité complémentaire de mon projet commercial. En 2004, j’ai ouvert le deuxième magasin à Saint-Denis, rue Amédée Bédier.

Comment avez-vous perçu l’évolution du métier sur ces 30 dernières années ?
A la Réunion, les changements sont réels. Les mentalités ont évolué et nombre de personnes ont pris conscience de la nécessité de faire appel à un professionnel pour améliorer le cadre de vie d’un local professionnel, de bureaux, d’un restaurant, d’une maison. Les chantiers privés sont toutefois bien plus délicats à gérer car la coordination des travaux peut s’avérer très contraignantes. Le métier d’architecte d’intérieur (nous sommes douze) à la Réunion s’adresse plus au secteur tertiaire et aux environnements professionnels.

Comment définiriez-vous la notion de design ?
Cela fait partie d’un process, un passage obligé. Je m’explique : dans l’ère industrielle, quand on décide de produire un objet, on a une réflexion par rapport à la fonction, l’esthétique et la faisabilité de la production industrielle. C’est ce que l’on appelle l’explication technique. En général, le design est assimilé à un style. Cela englobe le concept et le dessin. Pour moi, cela se traduit par des objets qui remplissent les deux premières fonctions et qui correspondent à notre temps.

C’est quoi un bon designer ?
C’est quelqu’un qui a réussi à dessiner un objet avec de la créativité et qui a la réussite, le bon verdict du public. Dans la chaussure, Campers est une référence. Dans la lunetterie, on a Mikli. Le design est partout.

La Réunion n’échappe pas aux modes, des années après la métropole ? L’internet va t’il modifier ce retard ?
C’est déjà le cas. Prenons l’exemple des plateaux de télévision. Ils ne se font plus à hauteur de table mais à hauteur de bar. Le tabouret participe à l’identité de l’émission. Quand je regarde la télévision, les films, les séries télés, sont tous tournés dans des décors de style contemporain. Cela a forcément une influence importante sur l’imaginaire collectif. Je suis plus un dubitatif qu’un commercial et la télévision a une réelle influence.

Andrée Putmann a déclaré un jour : « Un intérieur est le portrait de celui qui l’habite ». Cela vous inspire ?
Sans aucun doute. Quand je rentre chez quelqu’un, je vois toute de suite à qui j’ai à faire. Déformation professionnelle oblige. L’agencement des pièces, la façon de placer les meubles, de gérer l’espace, les couleurs, le moindre petit détail sont autant de pistes révélatrices de l’identité de la personne. Ce qui peut être dérangeant, c’est l’intérieur d’un lieu qui ne correspond pas à la personne.Le goût cela s’éduque.

Christian Ghion refuse les étiquettes d’architecte, de décorateur, de designer ou bien de coach d’intérieur ? Et vous ?
Aujourd’hui il y a de moins en moins de cloisonnement entre les métiers. Pour être architecte d’intérieur, il n’y a pas forcément besoin d’avoir un diplôme.

Quelles sont les rencontres qui vous ont influencées ?
Je suis assez autodidacte. Je reste assez sensible aux démarches des créateurs. Le déclic me vient des matériaux. Vous savez, les choses simples bien mises en œuvre, c’est déjà de la décoration haut de gamme. La liaison entre deux matériaux, c’est ce que l’œil va retenir. Prenez une belle pièce de bois, bien réalisée, poncée avec maîtrise, fixée en équerre sur un mur, et vous obtenez quelque chose d’épuré, de simple, mais d’une grande efficacité .

Jacques Garcia, designer a dit un jour : « Le seul moyen de réussir une maison, c’est de l’aimer ».
Il faut que la maison ait une structure, du volume, une lumière, une certaine personnalité.

Quelles sont vos astuces pour sublimer un intérieur grâce à la lumière ?
Multiplier les sources. Marier les luminaires de manière intelligente avec la possibilité de modifier l’intensité en fonction des moments de la journée.

Créer un intérieur, c’est apporter une dimension onirique et plus glamour au quotidien ou simplement un business ?
C’est une assistance à personne à danger. J’ai toujours pensé, dans l’équipe conceptuelle, qu’il devrait y avoir un psychologue. Bien souvent, ce qui manque dans des projets, ce sont des fils conducteurs.

Quel terme vous définit le mieux : tendance, néo-baroque, classique, glamour, épuré, moderne, contemporain, high tech, colonial ?
High tech épuré. Je vais au plus simple avec toujours à l’esprit le côté fonctionnel des choses, en respectant un certain équilibre dans les volumes.

« Une société qui ne voit plus que l’image des choses est perdue» phrase signée Philippe Starck. Vous êtes d’accord ?
Le paraître ne suffit pas. Il n’y a pas que l’image. Entendez par là, que la fonction utile de l’objet doit être réelle. Mais c’est vrai que la puissance des médias intoxique l’acheteur potentiel.

Dans le design, il y a davantage de créateurs que de créatrices. Comment l’expliquez-vous ?
C’est comme la cuisine. Il y a de grands chefs et peu de femmes. C’est très corporatif. Le designer qui réussit est celui qui fait avancer l’industrie. Et dans l’industrie, force est de constater qu’il y a peu de femmes ingénieurs.
Aujourd’hui on est dans la logique de produire le plus grand nombre d’articles d’un même produit pour une meilleure rentabilité. Un moule pour une chaise coûte 200 000 euros. Techniquement, ce n’est pas si simple. Je connais peu de femmes chimistes qui participent aux études de faisabilité d’un produit. On ne les prend pas assez au sérieux, car elles ne sont pas assez techniques. Cela dit, la parité n’est pas obligatoire.

Les femmes apportent-elles quelque chose de différent au monde du design, selon vous ?
Oui. Le sens pratique des objets. Au niveau des couleurs aussi, elles sont plus pastel.

Quels sont les formes et les matériaux qui vous caractérisent le plus ?
Aujourd’hui, le plastic est noble. Mais j’ai envie d’autre chose. De bois, de métal. Tout est une question de dosage. Le mariage des matériaux pour un certain équilibre. La simplicité a du bon.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?
Nombreuses. Beaucoup de magazines professionnels. Mais plus que tout, ce qui m’inspire, ce sont les matériaux qui m’entourent.

Quels sont les designers que vous admirez ?
Je suis très admiratif du travail de certains Suisses. Rigueur et simplicité. Sinon, je citerais Achille Castiglioni, designer italien et une femme espagnole qui a beaucoup de talents, Patricia Urquillia.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui voudrait se lancer dans le design ?
Qu’il change de métier. Plus sérieusement, il faut une grande culture générale, et une curiosité de tous les instants. Le design est omniprésent. Le designer doit être quelqu’un qui a un projet esthétique, qui a une fonction et une faisabilité industrielle. Sinon à quoi bon. De l’humour aussi.

Roland Volk en bref
Né le 22 décembre 1951 à Strasbourg où il passe son enfance. Roland obtient son diplôme de l’école des arts décoratifs en 1972 .
1973 : premier emploi sur une chaîne de montage de Mercedes en Allemagne où le Deutsche Mark séduit nombre de frontaliers.
1973 : première affaire à Wissembourg avec la troisième pizzeria alsacienne de l’époque.
1975 : installation à Haguenau en tant qu’architecte d’intérieur. Parallèlement, Roland Volk s’occupe à partir de 1986 d’une boîte de jazz « l’impasse » dans un caveau du 16ème siècle, dont il est propriétaire. Jusqu’à son départ en 1989, pour la Réunion.

Interview et photos de Pierre Marchal

TagsArt

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